Le calvaire des familles de majeurs disparus

ENQUETE - 11.674 "disparitions inquiétantes" de majeurs ont été signalées en 2012. La plupart sont retrouvés, mais plus de 2.000 cas resteraient incompréhensibles. Les associations s'alarment.

 

 famille de Marie-Josée et Allison disparues de Perpignan

Marie-Josée et sa fille, Allison, restent introuvables depuis le 14 juillet. Chaque jour, comme elles, des dizaines d'adultes disparaissent en France. "Ces signalements ne sont pas assez pris au sérieux, ou pas assez vite", déplorent en chœur Manu Association et l'Association pour la recherche des personnes disparues (ARPD), les deux seules structures spécialisées en France. "Tout majeur étant libre d'aller et venir, et de couper les ponts avec ses proches, des familles s'entendent encore répondre : pas de nouvelle, bonne nouvelle!", s'étrangle Jean-Yves Bonnissant, président de Manu. Malgré la création de l'Office central de la répression des violences aux personnes, qui centralise les cas de disparitions inquiétantes, "onze ans après les disparues de l'Yonne, cette notion n'existe toujours pas vraiment dans l'esprit des enquêteurs", dénonce Corinne Hermann, avocate au cabinet Seban, à Paris.

 

Pas de liste à jour du nombre d'enfants disparus

 

Combien sont-ils? Selon les chiffres officiels, 11.674 majeurs ont été inscrits en "disparition inquiétante" au fichier des personnes recherchées en 2012. Le ministère de l'Intérieur rechigne à communiquer sur ce sujet complexe : les statistiques sont difficiles à lire ; certaines disparitions se révèlent volontaires, et chaque "retrouvé" ne se déclare pas forcément… Résultat? "C'est le grand flou! En France, on n'a même pas une liste à jour du nombre d'enfants disparus. C'est affolant", lance Corinne Hermann. Si les enquêteurs bénéficient de fichiers nationaux, aucun site Internet officiel d'accès public ne regroupe l'ensemble des avis de recherche de majeurs disparus. Celui du ministère de l'Intérieur présente 56 fiches ; celui de la gendarmerie, une quarantaine. Une "aberration" pour l'avocate : "L'absence de centralisation, et ces frontières administratives qui empêchent les tribunaux de communiquer entre eux, c'est ce qui avait bénéficié au tueur en série Michel Fourniret. Et cela explique qu'on n'ait pas fait le lien plus tôt entre l'affaire de Perpignan et celle de Nîmes", où Francisco Benitez avait été entendu comme témoin, pour la disparition, en 2004, de Simone de Oliveira Alves.

Face à l'avalanche de signalements, policiers et gendarmes traitent en priorité les cas les plus urgents : contexte suspect, rupture dans le mode de vie, vulnérabilité liée à l'état de santé physique et psychique (Alzheimer, tendances suicidaires, handicap mental). C’est le procureur qui décide du classement en catégorie "inquiétante". La majorité des cas sont résolus dans les jours suivants : à Paris, le taux d'élucidation est de 96%, selon la Brigade de répression de la délinquance contre la personne. Les familles sont alors informées, mais rien n'oblige le disparu à renouer contact. Ceux qui restent introuvables? Ils s’additionnent, tout dossier pouvant être rouvert à tout moment. D'après Jean-Yves Bonnissant, "environ 1.200 cas par an restent inquiétants". Sans doute plus, estime Corinne Hermann : "Chaque année, 1.000 à 1.500 corps non identifiés sont retrouvés, sans compter les morts de la rue, les SDF… Parmi eux, combien de crimes oubliés?"

 

Suppression des recherches dans l'intérêt des familles

 

Depuis 2012, tout cadavre sans identité subit un prélèvement ADN pour inscription au Fichier national des empreintes génétiques. Mais les familles des disparus, elles, ne seraient pas systématiquement prélevées. Dès lors, comment faire le recoupement? Jean-Yves Bonnissant, sans nouvelles de son fils Emmanuel depuis 1996, dit avoir bataillé "douze ans" pour que son ADN soit prélevé.

Autre motif de colère, la suppression par décret, en avril 2013, de la procédure de recherche dans l'intérêt des familles (RIF). Elle permettait de faire appel à l'administration pour retrouver des proches via les impôts ou la Sécurité sociale, et d'obtenir éventuellement, au bout de six mois à un an, un certificat de "vaines recherches". On recensait plus de 1.000 RIF en 2005, moins de 500 en 2012. Assez pour justifier sa suppression ? Oui, selon le décret, qui met en avant l’aide qu’offrent Internet et les réseaux sociaux aux familles en quête des leurs. "C’est faux! Et cela casse un bel outil. Elles feront plus de déclarations de disparitions inquiétantes, et faute d’avoir les moyens de prendre un avocat, nous arrivent démunies. Or nous n’avons aucune subvention", soupire Pascale Bathany, de l’association ARPD. Pour Corinne Hermann, cette procédure permettait surtout de maintenir les dossiers ouverts. Et de lutter contre l'ennemi numéro un : l'oubli.

Juliette Demey - Le Journal du Dimanche

samedi 10 août 2013