Fugues des ados : pourquoi il faut les prendre au sérieux

 

 

LE DOSSIER DU JOUR / Fugues des ados : pourquoi il faut les prendre au sérieux

 

Témoignages / "Je suis partie à l'école et je suis revenue quatre jours après"

«J'avais douze ans quand j'ai fugué, raconte Camille. Je vivais chez mon beau-père. Un matin, je suis partie à l'école comme d'habitude et je ne suis revenue que quatre jours après. J'étais chez une copine. Sa mère était au courant. Elle n'a rien dit. »

« Le pire pour moi, ça a été quand je suis revenue à la maison. Personne ne m'avait cherchée. Personne ne paniquait. Mon beau-père ne s'était même pas inquiété. ça ne lui avait fait ni chaud, ni froid. Je suis allée dans ma chambre. J'ai pris une douche et je suis ressortie. »

Camille a aujourd'hui 24 ans. Elle vit dans un foyer rémois de jeunes travailleuses, baptisé l'Escale. « Pour moi, c'est comme une famille. J'y suis en sécurité. » Cheveux blonds, visage avenant et yeux foncés rieurs, la jeune femme est tout de noir vêtue. « Quand on vit en foyer, il faut aimer les gens », confie Camille qui travaille dans la restauration collective.

« Cette fugue, pour moi, c'était comme un test. Quand j'ai compris que tout le monde s'en fichait, je me suis réfugiée dans mon petit monde, c'est tout. Je n'ai jamais recommencé. J'ai juste attendu mes 18 ans pour partir. »

Victime d'une histoire familiale très compliquée, Camille a été séparée de sa mère très tôt. « Le pire, c'est de n'avoir aucun soutien, de ne pas savoir vers qui se tourner. J'essayais de parler de mes problèmes à l'école, de mes histoires d'ado. Mais ça n'intéressait personne. C'est pour ça que j'ai fugué. Mais ce n'est pas la bonne solution. ça apprend à vivre c'est tout. […] Forte moi ? C'est juste une carapace vous savez. »

Onze jours de silence, cinquante enquêteurs mobilisés, des larmes et des mensonges. Sophie et Valérie, les deux jeunes rémoises réapparues jeudi matin, devront elles aussi grandir avec le souvenir de cette fugue organisée.

« Elle ne veut plus en entendre parler », témoigne encore cette maman dont la fille de 14 ans avait disparu sans prévenir en juin dernier dans un village de la Montagne de Reims. « On s'imagine tout et toujours le pire. On était au courant de son problème, mais nous parents, on voit les choses autrement. »

C'est toute une population qui s'était mobilisée ce jour-là pour retrouver l'adolescente. Elle avait marché six kilomètres jusqu'au village voisin. « On a beaucoup parlé après », continue la mère
Une écoute, un dialogue qui fait souvent défaut. Tous les ans 45.000 jeunes fuguent. Dix pour cent de plus chaque année. Cinq pour cent des 11-18 ans déclarent avoir fait une fugue.

Marie-Rose Venant, directrice du foyer L'Escale, est une observatrice privilégiée des relations parents-jeunes.
« L'écoute est indispensable, mais il faut aussi prendre du recul. Les jeunes filles fabulent beaucoup. Dans les cas de conflit parental et de rupture familiale, elles sont capables de raconter n'importe quoi. »

Mais elle rencontre aussi des mamans qui déclarent le jour des 18 ans de leur fille, qu'elles « n'en veulent plus ».

« Quand l'ordinateur et le psy remplacent l'amour et un simple repas pris en famille, il ne faut s'étonner de rien. »

L'avis de l'expert / « Un symptôme jamais bénin »

Le professeur Gérard Schmit dirige le service de psychiatrie des enfants du CHU de Reims.

Constatez-vous une augmentation du nombre de fugueurs dans vos consultations 

D'abord, la bonne définition d'une fugue, c'est quand un adolescent passe une nuit hors de chez lui. Et non pas parce qu'il a trois heures de retard.

Actuellement, dans mes consultations, c'est un symptôme sous-représenté par rapport aux troubles du comportement, à la violence, à l'absentéisme scolaire, à l'addiction au cannabis. Mais peut-être banalise-t-on davantage aujourd'hui un comportement qui n'est pourtant jamais bénin.

L'adolescent en fugue a-t-il conscience de l'angoisse qu'il provoque chez ses proches ?

Pour certains, c'est une mise en demeure aux parents de montrer leur affection et leur intérêt. Les adolescents veulent être sûrs qu'ils comptent aux yeux de leurs parents. La fugue arrive au paroxysme de la crise quand la vie ensemble devient insupportable. C'est un palliatif pour mettre de la distance. Parfois, la situation familiale est tellement conflictuelle, que le jeune ne parvient pas à s'identifier à ses parents, il pense que « ses parents font mine de s'angoisser », comme l'a dit récemment une jeune fille.

Pour d'autres fugueurs, qui estiment qu'ils ne valent rien, il est impossible d'imaginer qu'on puisse se faire du souci pour eux. Ils ont quitté le domicile parce qu'ils pensent qu'ils n'ont rien à y faire. C'est un milieu familial destructeur (qu'il y ait eu divorce ou pas). Le jeune est en rupture et a pris l'habitude d'être maître de lui-même. Il se désocialise.

D'aucuns pensent que l'adolescence est de plus en plus précoce. Cela signifie-t-il que les fugueurs sont de plus en plus jeunes ?

Non mais la phase la plus bouleversante de l'adolescence se situe au début, entre 11 et 13 ans. Le prépubère est en rupture avec sa situation d'enfant, en recherche d'affirmation de lui-même. Il a besoin à cette période de rencontrer des adultes, de se confronter. Or, aujourd'hui, j'entends souvent le père ou la mère dire : « Ce que je veux, c'est rendre heureux mon enfant. » Or, répondre aux questions d'un adolescent, c'est prendre le risque nécessaire de le rendre malheureux. Je prends un exemple : par le passé, rater la classe vous attirait les foudres de la colère de Dieu. Aujourd'hui, la réaction est souvent banale, inadaptée.


Quelle est la bonne réaction des parents quand la fugue se termine ?

Il n'y a pas de recette. Cela dépend du contexte. L'adolescent doit voir que ses parents ont été affectés. Il est sûr que cela doit être le point de départ d'une réflexion entre les parents, d'un dialogue entre eux et avec l'adolescent. Si le dialogue de sourds reprend, alors la fugue se répétera. La fugue est un signal fort qui doit être entendu par les parents. Où étais-tu ? Avec qui ? Qu'est-ce que tu as bu ? Ce ne sont pas les questions importantes. En revanche, il faut s'interroger sur ce qui a déclenché la fugue.

L'interview / « Travailler avec les familles, proposer une médiation quand il le faut »

Isabelle Seurin, présidente de la cour d'assises de l'Aisne, fut durant neuf ans, juge aux affaires familiales.

À quoi est due selon vous cette vague de fugues d'adolescents ?

Je crois que nous n'avons pas encore pris toute la mesure des violences psychologiques imposées parfois aux enfants. L'éclatement, la recomposition de la famille, les conflits de loyauté au moment où l'adolescent se cherche, sont insupportables, même si les parents sont de bonne volonté.
À quel moment l'adolescent peut décider de fuguer ?

Quand la manifestation de sa souffrance n'est pas reconnue par les parents parfois déjà englués dans leur propre conflit. L'enfant alors décide de partir parce qu'il n'en peut plus.
La fugue d'un enfant touche-t-elle tous les milieux ?

Absolument ! Tous les milieux sont touchés. Personne n'est à l'abri. On constate partout une très grande solitude des adolescents. Dans notre société de communication, le paradoxe est d'autant plus grand qu'ils sont à un âge où l'on a du mal à communiquer.

Quelle est la responsabilité des parents ?

Les parents sont très pris. Ils subissent eux-mêmes une grande pression sociale, professionnelle… Ils ne voient pas toujours le mal-être de leurs enfants qui se réfugient devant des écrans : la télé, les jeux vidéo, internet. Ils manifestent une véritable addiction à ces nouvelles technologies qui ne remplacent pas une véritable relation affective. Il faut couper la dépendance.

Quelle est la signification de la fugue ?

C'est un appel au secours. L'enfant signifie qu'il quitte tout. C'est une expression de la souffrance sur laquelle il ne peut pas mettre des mots. Il est clair que cela signifie que la famille n'apporte pas ou plus ce dont il a besoin. Bien souvent l'adolescent signifie qu'il ne veut plus être tout seul. Et puis c'est aussi un défi, une aventure.

Quelles sont les réactions des parents ?

C'est bien souvent l'incompréhension totale. J'ai vu des enfants pris en otage, considérés comme des objets qui finissent par verser dans la délinquance ou par faire des fugues à répétition. Le magistrat peut faire comprendre la nécessité absolue de rassurer les enfants. La pire des choses, c'est de ne pas prendre une fugue au sérieux.

Quelle est la meilleure façon d'agir quand l'enfant rentre à la maison ?

Surtout ne pas culpabiliser un adolescent qui a fugué. Ne pas le braquer. C'est difficile pour des parents qui ont vécu une angoisse terrible. On conseille de commencer un travail de fond et de faire appel à un spécialiste. Mais une thérapie, ça ne se décrète pas

Quels sont les moyens dont vous disposez ?

Nous utilisons la médiation. l'intervention d'un tiers est souvent nécessaire pour rétablir le dialogue au sein de la famille. La loi de médiation en France ne date que de 1995. Les choses évoluent lentement. Ce n'est pas dans notre culture. Les parents ont besoin d'être aidés. C'est difficile de se remettre en cause. Surtout quand on pense tout faire pour ses enfants.

À quel moment la justice peut-elle intervenir ?

Quand nous avons un signalement des services sociaux, des établissements scolaires, pour des fugues répétées. On peut mandater une équipe éducative auprès de la famille. Certains cas donnent lieu à des procédures pour délaissement d'enfant par exemple, mais c'est rare. On procède parfois à des rappels à la loi quand c'est nécessaire. On travaille avec la famille. Quand un danger extrême est repéré, on protège le mineur.

Et quand l'enfant ne veut pas revenir chez lui ?

Il est placé en foyer d'accueil et confié à une équipe éducative Nous n'avons pas assez de structures adaptées. Pas d'outils pour répondre aux besoins de ces adolescents.

Et quand il s'agit d'un jeune adulte ?

C'est un problème. Nous n'avons pas dans notre arsenal judiciaire les moyens d'intervenir. C'est seulement à la demande du jeune que nous pouvons mettre en place une protection de jeune majeur ou un contrat jeune majeur. Légalement, nous sommes démunis. À 18 ans, un enfant peut décider de disparaître.

Que faire face aux regroupements d'adolescents et de jeunes majeurs dans les squats ?

On y retrouve des jeunes qui font des fugues à répétition. C'est une spirale infernale. Ils recréent une autre famille. Ce sont les éducateurs de rue qui travaillent dans ces milieux. Les services de police font un gros travail aussi en infiltrant ces groupes.

Pensez-vous que le phénomène va s'aggraver ?

Difficile de stopper le processus de la fugue quand il est enclenché. Notre société a bien du mal à donner de l'espoir aux jeunes. La vie n'est pas simple pour eux. Travail, logement… Ils vivent sur des terrains fragilisés qui génèrent du désespoir. Certains préfèrent ne pas affronter le réel. Nous en sommes responsables.

Comment la police réagit à une disparition

Il n'y a pas une journée dans la région sans qu'un parent vienne signaler, affolé, la disparition de son enfant. Comment police adapte-t-elle le dispositif de recherche ?

Le capitaine Rémy Stanek qui dirige la sûreté urbaine au commissariat de Charleville-Mézières, explique travailler au cas par cas : « La brigade des mineurs reçoit les parents, prend le pouls de l'affaire, le contexte familial, tente de cerner la personnalité du jeune fugueur. La difficulté est à la fois de ne jamais prendre à la légère une fugue tout en adaptant les moyens de recherche. Les policiers doivent avoir suffisamment de discernement pour évaluer le degré de gravité de la disparition. »

Un premier signalement aux patrouilles

« La première étape est souvent un signalement pour une diffusion rapide aux équipes en patrouille sur la voie publique. Elles passeront aux points de chute possibles de l'adolescent. Dans l'immense majorité des fugues, tout se règle dans les 24 heures. Soit parce que le jeune est rentré chez lui, soit parce que les parents ou nous-mêmes l'avons retrouvé. Si la fugue se prolonge, notre dispositif monte en puissance. On élargit l'information, on envoie un télex de recherche avec un descriptif à la police municipale, à la gendarmerie, aux transports en commun, aux taxis et aux médias. »

Le protocole décrit par le policier est adapté aux fugues d'adolescent. Il ne faut pas le confondre avec le dispositif alerte-enlèvement créé en 2007 sur un modèle anglo-saxon. Cette alerte (nationale) est déclenchée selon quatre critères : il s'agit d'un enlèvement avéré, et non d'une simple disparition, même inquiétante ; la vie ou l'intégrité physique de la victime doit être en danger ; le procureur de la République est en possession éléments d'informations dont la diffusion peut permettre de localiser l'enfant ou le suspect ; la victime doit être mineure.

L'union l'Ardennais