Mélanie Vigier de Latour-Bérenger : « La protection de l’enfant devrait être la priorité de l’État »

Le Defi Media Group Psychosociologue et directrice de Pédostop, Mélanie Vigier de Latour-Bérenger n'y va pas de main morte. Elle situe la responsabilité de tout citoyen mais aussi de l’État dans la protection de l'enfance.

 

Mélanie Vigier de Latour-Bérenger : « La protection de l’enfant devrait être la priorité de l’État »

 

 

Quel était le but de la récente campagne contre la violence sexuelle faite aux enfants dont Pédostop a été un partenaire ?


Cette campagne est le fruit d'une collaboration entre plusieurs partenaires. Nous voulions réagir au décès d’Eléana autrement que par une marche. Approfondir la question plutôt que s’indigner pendant quelques jours seulement.

Êtes-vous satisfaite de la réaction ?


Il est difficile d'avoir des résultats tangibles dans ce genre de campagne. Mais de manière générale, les feedbacks sont positifs. Les statistiques de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour 2010 indiquent qu'un enfant sur cinq est victime de violence sexuelle, autrement dit un adulte sur cinq serait une ex-victime. Plus on en parle, plus cela aide les gens à briser le silence. Au niveau de Pédostop, nous travaillons avec une dizaine de psychologues et de thérapeutes,  formés et sensibles à cette problématique. C'est un sujet extrêmement délicat. Quand on parle d'abus sexuel, on est dans l’impensable. C'est une violence des plus inouïes faite à l'enfant par quelqu'un qu’il aime. Quand il dit ce qu'il a subi, souvent on ne le croit pas. Parce que, dans plus de 90% des cas, c'est un proche qui en est coupable, et dans 80 %, c'est de l'inceste.

Qui sont les plus touchés?


Toutes les couches sociales, toutes les communautés le sont, indistinctement...  À Floréal, Pereybère, Port-Louis, Tamarin... .  

De janvier à mai, 188 cas d'agressions sexuelles sur des enfants ont été rapportés à la CDU. Ces chiffres reflètent-ils la réalité ?


Ce sont des chiffres signalés. De 2010 à 2013, on a répertorié à peu près 300 cas par année à la CDU, instance de protection nationale. En 2014, 445 cas. Mais on est loin de la réalité si l’on se fie aux chiffres de l’OMS. Puisqu’il y a à Maurice quelque 300 000 enfants. Ce qui est sûr en tout cas, c'est que ce genre d'agression est de plus en plus rapporté. Cela veut dire que les gens acceptent de moins en moins cette violence.

Quid des chiffres après la dernière campagne ?


On attend toujours les chiffres de l'après-campagne. Nous avons sollicité la CDU à de nombreuses reprises car ces chiffres sont une indication du nombre d’appels, le 113 ayant été mentionné à plusieurs reprises et sur tous les affichages... La campagne a duré du 25 juin au 8 juillet, les articles de presse se sont prolongés.

Donc, la campagne a eu de l'effet?


Tout à fait. Cela a été une libération pour certaines victimes et ex-victimes. Les collègues psychologues dans le privé ont reçu en consultation beaucoup de victimes et ex-victimes.  Et la campagne a amené plusieurs parents et éducateurs à mieux comprendre cette problématique.

Il était aussi question de la réalisation d'une brochure...


C’est extrêmement difficile d'arriver à un consensus sur des mots désignant les organes sexuels. Il est encore difficile pour trop de personnes, dont celles impliquées dans la protection de l’enfance, de parler de sexualité, de violence sexuelle. Il est encore très fréquent de n’utiliser que le terme  « parties intimes » !

Donc pas de brochure?


Si, bien entendu. Elle parlera, d’une part, des bases de la parentalité positive, de la nécessité de passer du temps avec un enfant, de l'importance du dialogue et de l'amour, et d’autre part de la violence sexuelle et de la façon dont on en parle aux enfants. On veut donner aux parents les outils pour qu’ils sachent aborder le sujet avec leurs enfants. On veut que cette brochure soit simple, accessible et aide les parents et éducateurs à parler du sujet.

Qui est un prédateur sexuel ?


Un prédateur sexuel, homme ou femme, n'agresse pas au hasard ou par excès d’alcool. Son acte est calculé. Il sait ce qu'il fait, il recherche un plaisir sexuel et le fait en pleine conscience. C’est un manipulateur. Il a souvent très peu d'empathie. La parole de l'enfant, c'est ce qu'il y a de plus précieux comme preuve. Un enfant n’a pas la maturité psychique pour inventer les actes sexuels qu’il subit ou lorsqu’il dit que telle personne ‘inn fer malelve’ ... Les parents ont la responsabilité première de protéger leurs enfants. Ceux qui se taisent ne les protègent pas.  

Vous évoquiez plus haut une difficulté à travailler avec le ministère. Pourquoi ?


C’est capital de collaborer avec le ministère. Heureusement, nous avons un précieux partenariat avec la ministre et plusieurs officiers. Avec certaines personnes du ministère, c’est parfois compliqué. Car nous n’avons pas la même logique… Cela dit, plusieurs pas positifs ont été faits. Nous espérons les poursuivre. Pédostop est une ONG et doit garder ce statut, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus sa raison d’être. On fait des recommandations régulières. Par exemple, sur le Children's Bill ou encore sur le budget. Améliorer la prise en charge des victimes d'agressions sexuelles, c'est la responsabilité de tous les citoyens, mais surtout de l'Etat. L’instance officielle dont c’est la charge, c'est la CDU. Elle est en sous-effectif et pas suffisamment formée. Dans notre cas, nous travaillons avec les ministres. La ministre est tout à fait consciente de ce qui se passe au niveau du ministère et est très désireuse de faire bouger les choses.

Faut-il repenser la CDU ?


Il faut surtout une formation continue obligatoire. Et plus d’officiers et de psychologues. Avant les recrutements de juillet, il y avait six psychologues et une vingtaine d’officiers pour 300 000 enfants et environ 6000 nouveaux cas rapportés d’enfants victimes chaque année. C'est humainement impossible de gérer de manière efficace…

Quid du budget du ministère ?


Le budget cette année a été revu et c’est très positif ! Mais il ne suffit pas. On ne peut pas dire que l'enfant est une priorité s'il n'y a pas le budget adéquat pour former ceux impliqués dans sa protection, pour augmenter le personnel de la CDU. La protection de l'enfant devrait être la priorité de l'État, et pas seulement au niveau de la CDU.

Plus sur…


Pédostop est une ONG de lutte contre les abus sexuels sur les enfants. Créée en 2005, elle a fonctionné jusqu’en 2006 puis elle a repris ses activités en 2012. Pour cet organisme, les agressions sexuelles sont partout. Un fléau qui attaque des enfants de toutes les religions, sans distinction, à Maurice comme ailleurs. Pas de couleur, pas de classe sociale. « Agissons, informons, luttons contre le silence. Se taire, c’est laisser faire ». C’est le message qu’elle veut porter.